Ouvrage

« Combien de fois ai-je entendu un amateur me dire « on en mangerait ». Ah ! que je suis heureux de rendre ainsi la matière des choses, le velouté d’une pêche, la subtile et délicate transparence d’une joue d’enfant, d’un visage. »

L’enfance heureuse

Un grand-père proche du ministre, Directeur des Finances à Madrid. Son père, peintre de très grand talent, reconnu par tous, Grand Prix de Rome à dix-huit ans. Castillan, d’une nature sensible, noble et beau, Édouard-Léon Garrido affiche une distinction que seuls possèdent les Espagnols d’une certaine classe.

Après une vie assez mouvementée, il s’expatrie en France. Contemporain de Manet, de Renoir et de Signac (qui réside à Barfleur), Édouard-Léon Garrido rencontre à l’âge de trente-quatre ans une très belle jeune fille, de dix-huit ans sa cadette ; il l’aimera profondément.

C’est dans ce contexte familial d’adoration que Louis-Édouard Garrido, le premier de quatre enfants, voit le jour, le 1er Juillet 1893 à la Varenne-Saint-Maur, sur les bords de la Marne, lieu d’élection, à la fin du siècle dernier, de nombreux artistes, musiciens, acteurs, peintres…mais aussi de directeur de firmes importantes.

Dès l’âge de deux et demi, une seule pension est digne de recevoir le jeune Louis-Édouard ; pensions de demoiselles dirigées par des sœurs particulièrement distinguées, qui l’admettent par mesure exceptionnelle.

Unique garçon de l’institution, il est très entouré. Éprouvant un sentiment d’émulation, il réussit dans toutes les matières que lui enseignent ces délicieuses personnes pleines de bonté, de douceur, de patience. Des sœurs admirables, prodigues en compliments à l’égard de leur petit protégé, qui le marqueront toute sa vie.

Sensible à toutes ces femmes, il ne pourra jamais plus se passer de cet amour féminin dans lequel il puisera le meilleur de son inspiration.

Moments de jeunesses inoubliables interrompus à l’âge de huit ans. En effet, la Communauté, berceau de son enfance, est chassée, frappée par les décrets qui touchent l’Église et l’enseignement religieux. Seul recours, l’école communale.

Bien que l’enseignement des institutions soit irréprochable, le désenchantement fait place aux difficultés d’adaptation, et le jeune élève se sent déplacé dans cet environnement nouveau.

Des tests positifs lui permettent cependant d’accéder à une classe préparatoire au Certificat d’Études. Il le passe aisément, est reçu dans le même temps aux concours qui donnent accès à l’enseignement secondaire, mais dans l’incapacité de pouvoir obtenir une bourse d’études, se dirige finalement vers une école complémentaire.

Trop jeune pour se présenter au Brevet, son père lui conseille d’entrer en apprentissage et de gagner sa vie, la famille s’étant, entre-temps, agrandie. Et lorsque Louis-Édouard annonce son intention de devenir peintre ou acteur, son père l’en dissuade très fermement.

Découragé mais résigné, Louis-Édouard trouve un premier petit travail chez un serrurier qui lui confie la facturation. Puis sa mère le présente à une de ses amies dont le mari est directeur d’une importante bijouterie de Paris, rue du Temple.

Cette maison, qui emploie deux cents personnes, fabrique des gourmettes, vend des bijoux et objets d’orfèvrerie.

Pour vingt francs par mois, le jeune homme s’occupe des courses. Il va de grossiste en grossiste, se rend chez les doreurs ou les gainiers, arpente le Marais, écoute à l’heure du déjeuner les rengaines à la mode.

Chaque matin, vers onze heures, il ramène croissants, bigorneaux ou deux sous de frites aux employés de la bijouterie qui le surnomment…« Bigorneau ». Dix heures de travail chaque jour sans compter les trajets de La Varenne à Paris, avec sous le bras le panier garni du repas.

Le patron de la bijouterie lui octroie trois jours de congés. Il les passe en compagnie de ses parents sur la côte normande et, touché par les ailes de la muse du dessin et de la peinture, il réalise sa première toile : « Paysage marin de Courseulles ». Ce contact avec la terre normande, ressenti comme un choc émotif, le marque à tout jamais.

Les cours du soir

Un jour, déambulant sous les arcades de la place des Vosges, il tombe en arrêt devant une plaque située à l’entrée l’école communale du quartier. « Cours supérieurs de dessin de la Ville de Paris, de 20h à 22h. »

Sans tarder, il s’inscrit et n’en dit mot à ses parents. A huit heures précises, il se présente du directeur, M. Vallée, un peintre de talent. Garrido (qui a tout juste quatorze ans) lui dévoile son intention de devenir artiste peintre.

Aussitôt, M. Vallée le place dans le premier groupe de la classe d’Antique, Ronde-Bosse, Ornements. Six échelons précèdent la classe de modèles vivants.

En raison de la qualité de ses dessins qui intéressent beaucoup M. Rameau – un vieux professeur sans éclat et en fin de carrière – il gravit chaque semaine un échelon.

Mais surmené par ce rythme de vie, intense pour un tout jeune garçon, il tombe malade et reste alité une huitaine de jours.

Assez de temps pour que le directeur des cours s’inquiète auprès de ses parents de l’absence de son brillant élève. Parents qui apprennent d’autre part que la présence de leur fils n’est plus souhaitée dans la bijouterie.

Envahi par un double sentiment de colère et de fierté, son père finit par comprendre Louis-Édouard.

Tout l’enchante dans ce cours de dessin du soir : la gentillesse du père Richard, bon peintre, employé dans la journée au Muséum du Jardin des Plantes, l’éclairage au gaz des projecteurs braqués sur les modèles alors que la salle est noyée dans la pénombre ; ces mille et un contrastes répondent parfaitement à son tempérament.

Face à cette farouche détermination, son père cède. Dans la journée, il le prend sous sa houlette et le place devant quelques bons plâtres ou moulages antiques restés à la maison. Le soir, le jeune garçon retrouve le fameux cours de la place des Vosges pour préparer le concours d’entrée à l’École des Beaux-Arts, en attendant ses quinze ans.

On lui confie une petite boîte de peinture, garnie de quelques tubes : un noir, un blanc, un ocre jaune, un ocre rouge, un rouge garance foncé, un bleu.

Avec ces quelques tubes, Garrido réalise une de ses premières peintures, son autoportrait à quinze ans, peint « librement », sur papier, par économie.

A travers ce portrait, son père découvre ses tendances. Il le pique au mur de son atelier. Il y restera plus de vingt ans. Le portrait est toujours aussi lumineux, bien dans le caractère de cette peinture espagnole que Louis-Édouard aime tant. Elle le ravit lorsqu’il se rend au Louvre pour étudier les grands maîtres.

Il se présente à l’École des Beaux-Arts dans l’atelier de Gabriel Ferrier, membre de l’Institut. Décontenancé, Garrido découvre la peinture d’école dans toute son horreur. Entouré d’élèves fortunés, fils de peintres à la mode préparant les grands concours, il suit assidûment les cours et continue sa classe de modèles vivants, le soir, place des Vosges.

A cette époque lui arrive une aventure heureuse. Bien difficile de ne pas l’évoquer tant elle ressemble au personnage.

Garrido a deux camarades. L’un deux, Marcel Perron, habite à La Varenne. Ce solide gaillard de dix-sept ans en paraît vingt. Le jour, il travaille chez son père, ciseleur dans le Marais. Mais quand arrive le soir, cet habitué de l’école buissonnière préfère le plus souvent roucouler boulevard Saint-Michel.

C’est là qu’ils rencontrent trois habituées du quartier, genre midinettes, la bohème d’Henri Mouger. Perron lance : « Dommage que Garrido ne soit pas avec nous. » Aussitôt, l’une des jeunes filles s’inquiète et demande s’il s’agit du fils du peintre chez qui elle posait nue. Elle a de lui un souvenir très précis, car il risquait un œil chaque fois qu’on ouvrait la porte de l’atelier.

Le lendemain, Perron décide son camarade et lui présente Noémie : vingt-cinq ans, petite, blonde et charmante. Elle convie Garrido dans sa chambre au troisième étage d’un hôtel situé rue de la Harpe ; une condition, faire preuve de discrétion, car le patron de l’hôtel interdit aux hommes l’accès de son établissement. Garrido évoque souvent ces heures délectables passées en compagnie de Noémie, par faisant ainsi une éducation amorcée par de jeunes servantes délurées qu’employait sa mère.

Bonheur fugitif, car il doit subvenir à ses besoins.

Un matin, une jeune femme élégante, étrangère, peintre pour la forme, faisant de modestes copies au Louvre, lui propose de peindre des wagons. Elle n’est pas seule. Ce couple bizarre habite un petit studio de la rue Pierre-Charon, dans le XVIème, et achète des wagons de chemins de fer réformés pour n’en garder que le plateau. Avec quatre francs par wagon, l’élève des Beaux-Arts peint le dessus en rouge, le dessous, roues et essieux, en noir.

A cette occasion, il connaît les grandes gares de marchandises : Issy-les-Moulineaux, Clichy. La jeune femme le règle chaque jour en fin d’après-midi, chaque jour à l’exception du dernier. Garrido, qui n’a que deux sous en poche, enfile à pied, dans la neige, la rue de Vaugirard, puis les quais. Lorsqu’il arrive place des Vosges, il apprend de la bouche de son beau-frère que ces milliers de wagons partent en direction de l’Allemagne, via l’Autriche.

On sent d’ailleurs que la situation financière du pays se dégrade et les clients de son père se font rares. Venant en aide à ses parents, il accepte un poste à la Société générale. C’est une agence de la rue Turenne au service du Portefeuille. Travail fastidieux, agrémenté le soir par la réalisation de portraits…pour vingt francs.

Un de ses collègues, féru d’art dramatique, l’emmène parfois au cours de chant et déclamation de la Ville de Paris. « Soyez toujours simple et sensible », lui enseigne cette dame de la Comédie-Française, dont il a oublié le nom. Un précepte qu’il fera sien.

La période noire : la guerre

Dans le même temps, Garrido obtient de nombreux prix. Aigri de ne pouvoir les « toucher » en tant que fils d’étranger, il contracte un engagement dans l’armée et opte pour le 46ème régiment d’infanterie caserné à Reuilly, se faisant fort d’obtenir l’appui de son député, Albert Thomas, pour poursuivre ainsi ses cours à l’École des Beaux-Arts.

Peu favorable envers ce genre de recommandation, le colonel l’inscrit au peloton des élèves sous-officiers. Mais plus compréhensif, son lieutenant lui accorde quelques dérogations qui le priveront d’un grade à l’heure de la mobilisation.

En manœuvre au camp de Châlons avec sa division, il obtient de son capitaine une permission exceptionnelle pour se présenter au concours principal de la Ville de Paris, le concours Dantan. C’est là que s’affronte la « fine fleur » de toutes les écoles de la capitale. Plus de trois cents candidats. Garrido présente son propre portrait « Jeune homme en uniforme » et remporte le prix Dantan doté d’une bourse de voyage : cinq cent francs en Louis d’or, qu’il laisse à ses parents.

Car un drôle de voyage l’attend. La guerre éclate. Il rejoint la frontière belge. Les événements se précipitent : le Fossé de Vassincourt, la Marne puis en Argonne la lutte sur Vauquois, l’hiver et le secteur de Bolante. Les tranchées succèdent aux combats. Nommé 1ère classe, on le dirige vers la section téléphonique du bataillon.

Le 7 janvier 1915, le Kronprinz déclenche une attaque de grande envergure. Le front cède aux ravins des Meurissons, le régiment plie, le colonel et de nombreux officiers périssent.

Situation tragique : sur trois mille combattants, six cents survivront. Seul le lieutenant Courtes avec la 11ème compagnie, dont Garrido fait partie, résistent.

Réunissant le reste du régiment, Courtes organise une contre-attaque. Quand le Kronprinz croit marcher sur Clermont, Bar-le-Duc et Verdun, ses troupes refluent en désordre. L’Argonne est sauvée.

La 11ème compagnie descend au repos, tout près du front de combat, à Saint-André.

Village perdu dans la neige, ceinturé de tombes, croix de bois supportant képis rouges et casques à pointes, sacs allemands et armes brisées, maisons sans toit, toits sans maison. Paysage de profonde tristesse, de désolation.

Un renfort de deux mille hommes arrive de Fontainebleau, rejoint Clermont-en-Argonnes puis Saint-André. Deux hommes de ce renfort, Dasque et Leclerc, tombent en arrêt devant la fenêtre d’un débit de vin.

Un croquis de poilu, étourdissant de vérité, est collé sur le carreau.

Pénétrant dans l’estaminet, ils questionnent les buveurs hirsutes, en haillons, pour connaître l’auteur du dessin. Un homme se dresse. Il a les yeux clairs, la voix vibrante, une spontanéité éclatante : c’est Garrido. Il est vêtu d’un accoutrement de fortune : capote déchirée, pantalon civil de velours maintenu par une ceinture de garibaldien largement étalée sur le ventre. Quelques jours plus tard, c’est l’attaque meurtrière de Vauquois.

Après quelques années de lutte sanglante, Garrido se voit décerner une des premières croix de guerre. Pendant les heures de repos, il dessine, distrait ses camarades. Morceaux héroïques avec Victor Hugo, élégiaques avec Musset, et populaires avec Jehan Rictus et Jean Richepin.

Le 18 septembre 1916, vers 16h, un bombardement éclate. Garrido est enseveli. Il s’en sort par miracle. Mars 1917 : Édouard Leclerc, qui assurera plus tard la présidence de l’Amicale des Anciens du 46ème R.I., est versé à la 10ème division d’infanterie comme chef de la section topographique.

16 avril 1917 : c’est l’offensive de Nivelle. Leclerc fait désigner son ami Garrido pour diriger les liaisons, mais on lui refuse cette faveur. Son commandant estime qu’il a besoin de lui au moment d’une attaque.

L’ennemi montre les premiers signes de lassitude. C’est l’attaque de la Hunding-Stellung, la poursuite, l’armistice ; la victoire. Après tant d’années d’épreuves et de souffrances, chefs et hommes du rang sont unis par des liens amicaux. Ces chefs confieront plus tard, sous le sceau de la confidence, qu’un mépris total du danger avait permis à Garrido d’accomplir toutes les missions les plus périlleuses.

On l’affecte à l’École de Joinville sous les ordres du général See. La libération arrive enfin.

Cette guerre lui a dévoré quatre années de jeunesse. Il la quitte avec un costume kaki, une paire de godillots, son pécule…deux mille huit cents francs et un certificat de bonne conduite.

La poursuite des cours à l’École des Beaux-Arts

Comme sergent engagé, Garrido touchait un haut salaire. Il avait fait une délégation de solde à ses parents, en échange de quoi son père le nourrit désormais et lui paie son abonnement aux chemins de fer.

Il passe de nouveau le concours et, sur quatre cents, est reçu premier.

Pendant un an, c’est la misère. Avec son costume « abrami », les femmes lui tournent le dos. Il vit d’amour ancillaire. Chaque matin, sa mère lui donne pour la journée un fort morceau de pain bourré de pommes de terre et d’omelette. Il le mange sur les bords du quai Malaquais, au milieu de tas de sable que déchargent les péniches.

A l’atelier, son patron est décédé en 1916. François Flamand, membre de l’Institut et ancien peintre aux armées, le remplace.

Comptant parmi les plus anciens, Garrido est élu massier. Il reprend les cours suivis avec assiduité et enthousiasme : anatomie, mathématiques, perspective, littérature. Il retrouve les grands écrivains des XVIIIème et XIXème siècles.

Pendant deux années d’études supérieures, il parfait sa culture, affine sa pensée, s’enrichit d’un nouveau mode d’expression : la poésie. Elle lui permet de traduire les plus secrets sentiments de son âme. Des sonnets un brin paillards, mais jamais vulgaires, sont dédiés à ses charmants modèles.

Toujours en quête de travaux pour améliorer sa condition, son beau-frère, dessinateur aux Gobelins, le présente au directeur du Billard-Palace.

On l’embauche comme « Papillon » pendant ses heures creuses. Un travail qui consiste à inciter les joueurs à parier. Un seul gagnant, le patron de l’établissement qui octroie quinze francs et un bock à ses « papillons », lorsqu’ils restent de huit heures à onze heures. Vingt-cinq francs pour le même travail effectué l’après-midi, de quatorze heures à dix-neuf heures.

Un jour, Garrido se rend au Billard-Palace accompagné d’une amie, une jolie brune, vingt ans, Franc-Comtoise, de type espagnol. Le voyant perdre « gros », elle le tire par la manche et le prie de ne pas insister.

Ils quittent ensemble l’endroit et se dirigent vers l’atelier. Le bal des « Quatre zarts » approche. Sa compagne, émerveillée par les fabuleux décors en cours de réalisation, promet d’assister à la soirée. Elle sera éblouie par le défilé de la reine, nue sur un palanquin, portée par vingt esclaves. Un ours, un chameau, les nains, du nouveau cirque et cinquante élèves sonnant le grand air des Trompettes d’Aïda ouvrent le cortège.

Face aux exigences des élèves, les grands patrons de l’école et leurs amis quittent le bal à minuit. Sa compagne, entraînée dans une farandole effrénée, le perd de vue…pour toujours.

Mais plutôt que de s’enliser dans l’ornière de cette ambiance estudiantine et de se « soumettre » aux sujets imposés pour lesquels il éprouve un certain dégoût (d’autres élèves à la peinture plus impersonnelle réussissent mieux que lui), il prend la décision de s’évader de cette peinture officielle, vivement encouragé en cela par son père. Recherchant l’isolement devant la nature et s’appuyant sur ses connaissances, il fuit ce qui est contraire à son cœur, à son instinct, à sa raison.

Plusieurs concours de professeurs s’offrent alors à lui. Il passe aisément le premier degré, puis le degré supérieur de l’enseignement des lycées et collèges.

Reçu premier, il postule pour une place de professeur à Caen, ce brave M. Menegoz prenant sa retraite. Son rêve se réalise car il se remémore ces quelques jours passés à Courseulles lorsqu’il avait quatorze ans.

Nous sommes en 1921, et il prend réellement conscience de son bonheur. Avec un pauvre pardessus d’été minable, mais du soleil plein le cœur, il tombe en extase devant ces frondaisons rutilantes du Grand Cours, imprégnées de fonds vaporeux.

Son professorat au lycée Malherbe

Caen est une petite cité de quarante-cinq mille habitants. La ville de ses rêves, parsemée de souvenirs romantiques, vécus à travers l’œuvre de Barbey d’Aurevilly.

Sur les conseils de M. Godey, proviseur au lycée, il se met en quête d’une pension de famille, modeste, mais de bonne réputation. Il arpente les petites rues, happant au passage, à travers persiennes entrouvertes, des yeux indiscrets et curieux.

Le jeune professeur échoue rue Écuyère, chez Mme Restout, une personne respectable qui porte, et c’est de bon augure, le nom d’un grand peintre caennais. Le nouveau client est aussitôt présenté à M. Sergent, un haut magistrat à la barbe fleurie, substitut près de l’avocat général, au commandant Schmitt dont l’épouse est la fille d’un tripier très connu, à M. de Neustadt, une personne d’un certain âge, à M. Quoniam, un étudiant qui fera par la suite une belle carrière, puis à un collègue, professeur d’histoire au lycée, d’une timidité gênante.

Enfin, Mme Restout l’introduit auprès d’un certain M. Lecanu, agriculteur en retraite, ancien maire d’Amfreville, patoisant, qui se plaît à conter ses exploits en tous genres, surtout amoureux, à l’époque de son célibat. Cet autodidacte fréquente assidûment bibliothèque municipale et réunions de la Société des antiquaires. Toutes ces personnes causent à voix basse ou plutôt chuchotent comme des bienheureux.

Au cours d’une soirée, Garrido doit payer de sa personne. Il raconte une poésie, « la Chanson de la Brise », de Miguel Zamacaïs et, sur l’insistance des hôtes, envoie quelques sonnets pourtant délicats qui font rougir les dames.

Cet environnement crispé ne lui convient guère. Il quitte les lieux pour louer une chambre meublée rue Saint-Pierre. Cette maison possède une sortie rue de Bras ; il en use largement…Il prend ses repas chez Fréville, à l’angle de la rue Saint-Laurent, et se complaît dans ce milieu de petites et de braves gens. Il lui arrive de déclamer quelques tirades de Cyrano qui lui valent l’admiration de demoiselles beaucoup plus sentimentales que celles qu’il vient de quitter au quartier latin.

Le premier contact avec le lycée Malherbe le comble : les élèves, les professeurs, l’administration. Louis-Édouard Garrido ouvre la porte des souvenirs. Il se rappelle très précisément de l’inquiétude permanente du surveillant général, M. Moreau, du roulement de tambour annonçant le passage de l’appariteur muni de son cahier de présence. La nature de son handicap lui vaut d’ailleurs le surnom de Cyclope. Son âme de sous-officier le fait réagir vivement. Les consignes pleuvent mais les élèves comprennent rapidement qu’au sous-officier transparaît l’esprit chahuteur de l’ancien élève de l’École des Beaux-Arts.

Garrido apprécie ses collègues de travail qui possèdent tous un surnom.

Il ne tarde pas à avoir le sien : Totoche.

Il s’attache la confiance du corps professionnel : l’amitié de MM. Gaffre, Priout, Le Tourneau, Heintz, Rivaille, La Pomme, des surveillants, MM. Gervais et Augure. A tel point qu’on l’élit à la fois au conseil de discipline et au conseil d’administration.

Une anecdote se glisse d’ailleurs au début de sa carrière de professeur.

Chaque jour, il vient dispenser son enseignement en jaquette et guêtres grises et change son vêtement contre une veste usagée dans laquelle il laisse son paquet de cigarettes. C’est l’hiver. Après le repas, deux très bons élèves, Fischer et Daniel, s’introduisent dans la classe et fument bien au chaud.

Face au monticule de mégots, il décide d’agir. Dès le lendemain, il quitte sa classe à midi, revient quelques instants plus tard et se cache dans la remise où sont entreposés tous les plâtres de la collection. Les deux gaillards pénètrent dans la classe. Démunis de briquet, ils fouillent dans le poêle situé au milieu de la pièce. C’est alors que Garrido leur propose du feu…avant de les emmener chez le censeur. Il le regrettera bien souvent par la suite. L’un d’eux terminera sa carrière comme colonel…

Son goût pour la scène ne va pas tarder à se manifester. Il peint les décors de sa troupe du lycée, dirigée par son ami M. Bouvet, professeur de Lettres supérieures.

Quand ce dernier abdique, quelques années plus tard, Garrido monte « L’Arlésienne » de Bizet avec la complicité de M. Bordet, le censeur. Il choisit et réunit de très bons élèves : Debrie, Mlle Postaire…et les fait répéter dans sa maison, rue Charles-Léandre.

Il brosse quatre décors à partir de maquettes réalisées en Camargue et recrute l’orchestre des Hauts-Fourneaux, dirigé par M. Debergue.

C’est un véritable succès ponctué par plusieurs représentations, des applaudissements chaleureux et quelques articles flatteurs dans la presse.

L’influence de son environnement familial sur sa peinture

Lecanu, que Garrido connaît depuis son arrivée à Caen, lui lance un jour : « Je connais une charmante jeune fille musicienne, peintre à ses heures, et je crois qu’elle serait pour vous un excellent parti car vous devez asseoir votre position. »

Par curiosité, il accepte la rencontre qui se tient chez des amis, à Venoix, devant une tasse de café.

Le père, ancien officier de dragons, gros herbager, s’est orienté vers la culture à la suite de fièvres contractées pendant la campagne de Madagascar.

La mère, ancienne directrice d’école, dirige avec autorité les affaires du ménage. Elle est issue d’une vieille famille de Saint-Ouen. Leur fille, Odette, prend des leçons de peinture avec la femme délicate et talentueuse d’un sculpteur renommé à Caen, d’Haese, auteur de tous les monuments élevés dans les environs à la gloire du « poilu ».

Sa situation de professeur au lycée fait forte impression sur la famille, surtout sur cette demoiselle qui désire quitter au plus vite le milieu campagnard dans lequel elle évolue. Il se sent accepté par cette belle jeune fille. 

Gants beurre frais, demande en mariage en bonne et due forme, Garrido se présente au Bas-Venoix dans une demeure du XVIIème. Un petit manoir entouré de prés que le petit Odon arrose de son filet d’eau.

Quelques mois plus tard, ils se marient. Pour respecter la tradition, les jeunes paysans du Bas-Venoix accueillent le cortège en tirant de nombreux coups de fusil.

La vaste demeure reçoit le couple, au désespoir de la jeune femme qui espérait s’affranchir de son milieu. Odile voit le jour en 1923. Ce sera leur seul enfant.

Cette ambiance campagnarde convient à merveille au peintre. Un vieux domestique, ancien soldat du pape, entretient le « Petit Duc » et soigne les animaux. Une servante s’occupe de la traite, parfois accompagnée, sur les conseils de sa mère, par « Mademoiselle ».

Nous sommes en mai, les pommiers regorgent de fleurs. Garrido passe des heures entières à dessiner dans la prairie proche, propriété de son beau-père.

Il fréquente les foires et avec son sacré coup d’œil, ses connaissances de l’anatomie et ses nombreux dessins, il parvient à fixer le poids et à estimer le prix d’une « amouillante » ou d’un jeune « béton » à quelques kilos près.

Il s’adonne aux travaux de la ferme. Sa femme tombe malade quelques jours après leur mariage, désespérant de voir que son mari pense beaucoup trop à son métier. Il est vrai qu’il passe tout son temps libre à étudier, dessiner, peindre les superbes animaux qui l’entourent.

Quand il va chercher les vaches au petit matin pour les changer d’herbage, une vapeur légère les entoure. Il aime marcher dans ce sillage odorant qu’elles laissent flotter derrière elles.

Il faut faire vite car lorsque les vaches se déplacent, elles ne marchent pas : c’est une masse qui ondule lentement, qui vit intensément. Il en émane quelque chose de vivant, de puissant qu’il faut saisir et rendre en quelques touches.

Le meilleur compliment lui vient alors d’un ancien camarade d’atelier, Prix de Rome, devenu inspecteur, qui lui demande comment il parvient à faire vivre ces animaux en trois touches. Cette maîtrise n’est autre que le fruit de patientes études à la mine de plomb.

En 1936, Garrido perd sa femme, terrassée par la maladie. Il accueille ses parents et c’est pour lui d’un grand réconfort. A quatre-vingt-deux ans, son père ne travaille plus. Il est toutefois ravi de constater que de nombreux amateurs s’intéressent à la peinture de son fils, lui qui s’est éloigné de Paris sur les conseils pour trouver son équilibre en province.

Sa bonne ville de Caen

En octobre 1937, Garrido se lance dans une campagne de propagande touristique sur Caen. Invité sur Radio Paris P.T.T., il célèbre les beautés de sa bonne ville à laquelle il restera fidèle toute sa vie. Une page de l’histoire locale contée avec beaucoup de lyrisme. Subjugué par les ciels, il en fait une description précise avec cette poétique vision d’artiste et salue au passage quelques Normands illustres. Une causerie pleine de charme.

« …Déjà du paysage s’apaisent les lignes ondoyantes : l’horizon se dégage et le ciel se développe, immense : un ciel lavé aux nuages argentés fuyant rapides et bas sous le vent du large. Par des trouées d’un bleu profond et limpide, le soleil s’impose en plaquant de grandes taches de lumière sur les lointains et sur les premiers plans, en des effets tour à tour hardis et subtils. Nous voici dans la plaine de Caen, dont les vastes surfaces ensemencées de céréales s’accordent en de savantes mosaïques avec les pommiers et les herbages. Et les villages aux maisons basses ne sont ponctués que par les clochers encapuchonnés comme de petites vieilles.

De très loin, vous apercevez déjà les deux flèches de l’Abbaye aux Hommes, jadis vigilantes sentinelles de la cité. Puis, un dernier rideau d’arbres dépassé, vous découvrez la ville dans le fond d’un vallon où elle semble s’étaler, noyant quelques molles ondulations du terrain. Alors, jusqu’à l’horizon que ferme la ligne douce des coteaux, c’est la multitude des toits recouverts, pour la plupart, de petite tuiles rouges ou brunes.

De place en place, la brume bleutée qui s’attarde sur des quartiers entiers, est hérissée par les flèches fines et élancées de nombreuses églises qui donnèrent depuis longtemps à Caen le nom de « Ville aux Clochers ».

Aux deux extrémités de la ville, vous apercevez, semblables à deux forteresses qui veilleraient sur elle : l’Abbaye aux Dames, avec ses deux tours massives dont la crypte abrite le tombeau de la reine Mathilde, puis l’Abbaye aux Hommes, renfermant le tombeau de Guillaume le Conquérant.

Et situées à mi-chemin de ces deux chefs-d’œuvre de l’art roman, se dressent les imposantes murailles et les portes fortifiées qui subsistent encore du château. Quel regard sur le passé ! Dans la ville de Caen, chaque époque de la civilisation a jalonné son passage. On ne peut donc s’étonner de voir surgir les cheminées énergiques des hauts fourneaux empanachées de fumées rousses qui, le soir venu, s’identifient aux nuages qu’empourprent les longues coulées de fonte en fusion.

Le port attire également votre attention par le trafic continuel de son activité fébrile. Et enfin vous contemplez l’admirable prairie que baignent l’Orne et ses petits affluents avant de traverser la ville.

Après vous être arrachés à la contemplation de ce panorama qui, sans être des plus grandioses, n’en est pas moins des plus séduisants, vous parvenez vite au centre de cette opulente cité qui porte le poids de dix siècles d’histoire et dont les pages sanglantes tout comme les heures de magnificence et de gloire se lisent sur les façades de ses majestueux hôtels.

Comme il est prenant, le charme de ces cimetières abandonnés, en particulier de Saint-Nicolas. Ici, un fût de colonne renversé ; là, une croix effondrée…et, partout, des herbes folles et tremblantes croissant librement à l’ombre des cyprès séculaires et qui ensevelissent dans une mer d’oubli les dernières épitaphes à demi rongées par le temps.

Dans votre promenade à travers la ville, si vous découvrez à Caen de merveilleuses églises gothiques, telles que Saint-Jean, Saint-Sauveur, Notre-Dame rue Froide, Saint-Étienne et surtout Saint-Pierre, splendeur de l’époque médiévale et dont l’abside, cette merveille de la Renaissance, se mirait jadis dans un bras de la rivière de l’Orne. Si vous découvrez de pittoresques hôtels qui sont le témoignage éclatant des efforts persévérants des sculpteurs qui étaient les maîtres imagiers de leur époque, et aussi des artisans du Moyen Age ou de la Renaissance, hôtel de la Monnaie, hôtel d’Escoville, hôtel du Val-de-Mondrainville…et tant d’autres aux façades fouillées, garnies de rosaces, de balustres, de lucarnes, et aux lourds portails curieusement sculptés. Si vous découvrez encore d’opulentes constructions des XVIIème et XVIIIème siècles, il n’en est pas moins vrai que Caen reste la capitale du Roman, la capitale du Grand-Duc Guillaume, hardi et hautain, qui traitait d’égal à égal avec le roi de France et avait fait de Caen sa résidence favorite.

Si vous voulez évoquer cette grande figure de l’histoire, il vous faut pénétrer dans l’immense nef solennelle et sobre de l’Abbaye aux Hommes, composée de neuf travées et flanquée de collatéraux d’époque romane. La hauteur de cette nef est impressionnante et sa nudité, son absence d’ornementation ajoutent encore un sentiment de grandeur et de respect : sa majestueuse évocation de la foi ancestrale. Dans le chœur fut enterré, sous une dalle de marbre blanc, le plus grand capitaine du Moyen Age : mais il était écrit que celui qui avait dû lutter sans cesse pour affirmer ses droits et les défendre subirait encore après la mort les blasphèmes des foules ingrates venues profaner son tombeau et mutiler dans ses œuvres vives l’émouvante basilique romane qu’il avait fait édifier. Ainsi vous ne serez pas surpris que le chœur en soit gothique.

Les bâtiments conventuels affectés maintenant au lycée furent presque entièrement reconstruits au début du XVIIIème siècle. Les murs de la chapelle, du réfectoire, du parloir sont recouverts de boiseries d’une grande pureté de style : les ferronneries sont de vrais joyaux. L’ensemble peut se présenter comme une des plus belles réussites architecturales de l’époque.

Vous pouvez associer dans un même hommage à Guillaume le Conquérant la visite de l’Abbaye aux Dames, plus délicatement ouvragée, marquée aussi par l’influence byzantine dont bénéficie sa décoration, en particulier celle des remarquables chapiteaux de la nef.

Revenez vers le centre de la ville, dans l’aile gauche de l’ancien couvent des Eudistes, devenu l’Hôtel de Ville, vous pénétrez dans les salles du musée de peinture, qui viennent de bénéficier de transformations et d’aménagement des plus heureux. Le musée de Caen est l’un des quinze musées nationaux institués par le Premier Consul en 1800 et l’un des cinq Musées privilégiés qui eurent la bonne fortune de recevoir en 1810 un nombre important de chefs d’œuvre auxquels vinrent s’ajouter par la suite des acquisitions judicieusement faites, ainsi que les collections privées offertes par de généreux donateurs.

Avant la chute du jour, vous pouvez aller rêver sous les grands ormes majestueux qui bordent l’Orne et revenir par les champs de courses. Là, dans les brumes du soir qui s’élèvent doucement de la prairie et qui bientôt enveloppent les hautes tours de Saint-Étienne, dans la lumière du dernier rayon qui s’accroche, vous aurez encore une vue magnifique de la ville et vous emporterez de votre séjour à Caen un souvenir profond et durable.

Témoin de la vie caennaise

Garrido vit bizarrement cette période d’avant-guerre. Une vie quelque peu désordonnée comme le prouve cette rencontre avec un ancien ami de l’école des Beaux-Arts de Paris, jeune marié, qui lui demande de l’accompagner dans une certaine maison de la rue basse.

Le patron le prend aussitôt en amitié. Bientôt il fait quelques études de nus puis des dessins aux trois couleurs qu’il exposera en 1972 à l’hôtel d’Escoville.

Des soirées inoubliables au cours desquelles on met à disposition une de ces dames, heureuse de poser dans sa chambre pour un artiste. Jamais il ne se risque dans l’estaminet, de peur de rencontrer un élève au lycée.

Il peint aussi un charmant petit chien, appartenant à la femme du patron. Belle comme une madone, elle ne pénètre jamais dans le salon réservé à la clientèle.

Elle a une sous-maîtresse, une superbe blonde dont le dessin est toujours accroché dans la chambre à Saint-Vaast. Mais il doit rompre avec ces relations passagères, s’éloigner de ce milieu un peu spécial.

Il puise son inspiration dans la plaine des environs de Caen, un paysage qui lui est familier. Pendant l’occupation, limité dans ses déplacements, il comprend Renoir qui prétend qu’un peintre peut travailler toute sa vie dans un rayon de cinq cents mètres. Tirant un petit panier derrière sa bicyclette, il installe son matériel à Louvigny, à Feuguerolles ou encore à Maltot.

Il revoit les beaux attelages d’antan. Le père Barassin, lorsqu’il monte des meules, lui téléphone. Dans cette prairie de Feuguerolles, on assiste à une intense animation.

Parfois, lorsque la chaleur est accablante, les gerbes, adroitement lancées des voitures, sont reçues avec vivacité par d’accortes filles. Rien ne les arrête, ces braves gens, sauf quand ils sentent monter l’orage. Alors, anxieux, ils scrutent les lourds nuages qui pointent l’horizon.

Garrido trépigne de joie et d’impatience devant ces contrastes. Ah ! ces coulées d’or étincelantes sur ces gris sombres, parfois presque noirs.

Pour saisir ces effets extraordinaires, sa brosse happe toutes les couleurs de sa palette juste avant que le ciel ne libère ces masses énormes chargées d’eau. Tout va très vite et la joie ressentie lui fait totalement oublier que ce vieux pardessus maculé de mille taches de couleurs ne résiste pas à l’averse.

Cette défroque est d’ailleurs à l’origine d’une succulente anecdote. Un jour d’automne, Garrido installe son chevalet sur le Grand Cours à l’heure de midi, quand le feuillage des ormes s’illumine sous le soleil flamboyant. Quelques passants se hâtent. Un grand jeune homme, vélo à la main, s’arrête un moment, s’éloigne, puis revient et discute avec le peintre, traduisant sa satisfaction en termes élogieux. Ce Parisien, habitué de la place du Tertre, fouille dans sa poche et tend au peintre deux francs quatre-vingts « pour casser une croûte » tout en s’excusant du peu. Le soir même, Garrido est convié à une réception de la préfecture.

A l’automne, la forêt de Balleroy reste son lieu de prédilection. Sa mère l’y accompagne et ne manque jamais d’emporter une boisson chaude. Là encore, il faut faire vite pour fixer ces frondaisons riches en nuances, chaudes en tons, crevées par les flèches solaires.

Sous l’impulsion de Louis Bulot, la Société des artistes bas-normands voit le jour en 1927. Géo Lefèvre et Garrido, qui seront tour à tour président, animent activement leur association artistique régionale. C’est aussi le cas d’Arthur Marye, directeur du journal « Le Bonhomme normand », auteur de très vivantes chroniques sur la vie caennaise.

Garrido passe de délicieuses soirées chez cet excellent journaliste, musicien, compositeur de talent qui a peut-être la faiblesse de le faire sentir. Chaque année, Arthur Mayre accueille le Comité pour procéder au dépouillement consacrant le Prix du public.

Chez lui, il rencontre Charles Léandre, les artistes du théâtre de Caen dirigé par Tiberty, ténor de qualité, Audouin « croqué » dans sa cape par le peintre dans le rôle de Scapia de la Tosca. Il fait encore connaissance du pianiste Dumesnil, exilé aux États-Unis où il fonde l’école Debussy.

Que de fois il vient chez lui pour interpréter sur son « quart de queue », les plus émouvantes partitions de son répertoire.

Devenu, pendant l’occupation, professeur de chant au Conservatoire de Caen, il lui donne, plus que des conseils, de véritables leçons de chants qui lui permettent d’interpréter les Lieder de Schubert, ces émouvantes mélodies, mais aussi les charmantes chansons de Delmet.

André Pernet, le célèbre chanteur, le conseille à son tour puis M. Surais, excellent baryton, professeur au Conservatoire. Le vernissage de la Société des artistes bas-normands fait chaque année figure d’événement. Arthur Mayre, pendant l’exposition annuelle, en donne des comptes rendus intéressants. Son style et ses critiques, souvent judicieuses, enthousiasment.

Son ami, le professeur Rivaille, le parraine pour entrer à l’Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres en 1930, date à laquelle M. Detolle le nomme conservateur du Musée de Caen. Cette faveur lui cause d’ailleurs bien des soucis à l’heure de la déclaration de le guerre, car étant seul, il doit assurer le transport et la mise à l’abri des œuvres.

Sa mère l’aide à mettre en caisse les porcelaines de la collection Chibourg. Un soir d’hiver, il transporte les chefs-d’œuvre de la collection Mancel. Il a ce souvenir très précis de sa brave mère tenant « la Vierge » de Van der Weyden et l’implorant sur la route verglacée.

1951-1982 : une deuxième carrière

En 1951, la jolie blonde qui tient la caisse de la Pharmacie du Progrès, rue Écuyère, l’attire bougrement. Exempte de mari, il lui fait une cour discrète et l’encourage à envoyer sa fille Nicole, douée pour le dessin, à ses cours du soir, rue de Geôle.

Cette jeune femme, Henriette, qui devient sa compagne, plus tard son épouse, accepte de passer avec lui quelques jours de vacances dans le Cotentin. Débute alors la grande période de « Marines » et Garrido se fixe à Saint-Vaast-la-Hougue. On peut le voir debout sur ces quais animés, quel que soit le temps et à toute heure de la journée. Quand il peint un ciel, il lui arrive de modeler ses nuages avec le pouce. Non pas pour épater mais simplement parce que « nos extrémités sont des antennes qui servent à exprimer nos sentiments ».

Ah ! L’arrivée des chalutiers avec les pêcheurs et les promeneurs flânant sur les quais. Quelle vie intense !

Il est épris du port de Saint-Vaast, de cette plage de Jouville où sa femme installe avec beaucoup de goût et de dilection leur petite maison.

Pour les ciels, il est comblé. Il ne se lasse pas un instant de fixer sur la toile l’activité de ce mouvement portuaire.

Mais que d’aventures !

Un soir, attardé devant un coucher de soleil évanescent, il pénètre chez un charcutier pour acheter de quoi se restaurer, musette sur le dos. Il s’entend dire : « Non, mon ami, on ne donne pas. » Heureusement, Mme Brix qui tient l’hôtel des Fushias et qui aime beaucoup sa peinture, l’accueille aimablement.

A l’hôtel, une anglaise tombe sur une « marine » fraîchement peinte et s’exclame avec un soupçon d’accent : « C’est joli cette petite chose. Ah ! si c’était plus grand. » Comme si la peinture s’estimait à la surface.

Un autre jour, la télévision régionale vient le prendre sur le vif. L’un des journalistes s’inquiète auprès de Garrido : « Mais vous ne dessinez pas. »

« Non, lui répond l’artiste, je pense, je fixe mon effet, je tente de peindre comme Delacroix. J’attaque avec une brosse de deux pouces et alors seulement je joue avec les détails intéressants à l’aide d’un « poil de cul ». Garrido insiste : « Vous couperez ce passage. » Mais quelle n’est pas sa surprise de voir passer intégralement la séquence sur le petit écran.

Pendant trente ans, il multiplie ses activités. Anciens de Verdun, l’Union nationale des combattants, la Société des artistes bas-normands, le musée de Caen, les expositions.

Encouragé par son épouse, il peint inlassablement, passionnément, dans la nature, et quand le temps ne le permet pas, il rejoint sa « tour d’ivoire » de la rue Charles-Léandre, son petit atelier plein de souvenirs. Avec sa force de caractère, il réussit tout ce qu’il entreprend. Tout à l’exception de la rétrospective de ses œuvres qu’il voulait présenter au mois d’octobre 1982 à l’occasion de ses quatre-vingt-dix ans.

La lumière qui lui doit tant est pourtant bien belle ce jour-là. Elle s’éteint pour Louis-Édouard Garrido le 13 mai 1982.

Louis-Édouard GARRIDO « Le peintre de la Normandie » par Jean-Louis VATIN

Vernissage du Salon de la Société des artistes bas-normands (1968)
Louis-Édouard Garrido, Mme Rivière, maire-adjoint responsable des Affaires culturelles et André Lemaître
Garrido, le maire Guillou et M. Pallisson (1950)
Garrido entretient d’excellents rapports avec les différentes municipalités. Il sert la ville sous le mandat de M. Guillou, du Dr Buot et de M. Louvel, Membre de la Commission des Sites, il rencontre très souvent ce dernier au moment de la reconstruction du Champ de Course et de l’aménagement de la piste. On le voit sur la photo en décembre 1976. Ce jour-là, entouré de Mme et M. Girault, maire, de Mlle Debaisieux, Consevateur du Musée, il offre la ville un tableau signé de son père qui représente Mme Edouardo-Léon Garrido, la mère de l’artiste.
« J’admire les artistes que je connais, surtout certains de mes anciens élèves au talent affirmé et qui s’expriment selon leur personnalité. C’est un peu ma récompense. »